Le 12 juillet 1924, en parallèle avec les Jeux Olympiques d’été de Paris, est lancé le premier tournoi international d'échecs par équipes (d'où le nom d'olympiades qui ne sera adopté que plus tard). C'est la naissance de cette compétition universelle dans le monde des échecs.
1924-1937. Les débuts.
Les deux premières éditions ne sont pas comptabilisées dans l'histoire des Olympiades. La première édition, tenue à Paris, ne rassemble que des amateurs, en cohérence avec l'idéal amateur de l'olympisme. Le format de la version parisienne est aussi original que bancal. Des joueurs concourent séparément, répartis dans plusieurs groupes et on fait le total des points par nation, en sachant qu'il y a des pays qui sont plus représentés que d'autres. C'est la Tchécoslovaquie qui l'emporte.
Avec le succès remporté, la FIDE -qui était aussi créée en 1924-, soutint l'organisation d'une édition pour 1926 à Budapest. Un tournoi des maîtres est accompagné d'un tournoi par équipes avec ... 4 nations seulement (Hongrie, Yougoslavie, Roumanie et Allemagne dans l'ordre). L'Autrichien Grünfeld et l'Italien Monticelli se partagent la victoire du tournoi des maîtres alors que l'Anglaius Holloway remporte le tournoi féminin.
C'est à partir de 1927 que la compétition se structure et prend un peu d'ampleur. En juillet 19278, dans le cadre de l'exposition de l'Empire britannique, le "Tournoi des Nations" regroupe 16 pays participants, tous Européens sauf l'Argentine. La Hongrie remporte l'épreuve devant le Danemark et la Grande-Bretagne.
Un an plus tard , La Haye organise une nouvelle édition. La Hongrie conserve son trophée et devance les USA et la Pologne. Sans Alekhine, devenu champion du monde, la France termine loin. Dans le même temps, Max Euwe remporte le championnat du monde amateurs.
Le Tournoi des Nations continue de s'organiser avec un rythme irrégulier. La Pologne de Rubinstein et Tartacover met fin aux succès de la Hongrie (2e) ; à domicile, l'Allemagne termine 3e. Malgré Alexandre Alekhine (9/9), la France est 12e sur 18.
L'année suivante, c'est Prague qui accueille l'édition : elle marque le début de la domination des Etats-Unis, qui l'ont emporté en 1933 (Folkestone),1935 (Varsovie) et 1937 (Stockholm) également. Emmenée par la légende Frank Marshall (qui n'hésita pas un soir à sévèrement sermonner ses coéquipiers), la sélection américaine domine le vieux continent. La Pologne est, avec la Suède, la nation qui résiste le plus. L'olympiade de Varsovie est l'occasion de révéler un jeune Estonien de 19 ans, qui réussit un très bon 12,5/19 -malgré une défaite contre Alekhine- : il s'appelle Paul Kérès. En 1936, une compétition non officielle se déroule à Münich.
L'Olympiade particulière de Buenos Aires.
Août 1939. Buenos Aires accueille le 8e tournoi des nations. Le dynamisme croissant des échecs en Argentine fait de cette édition la première organisée hors de l'Europe. C'est aussi l'Histoire qui rattrape la compétition. Une semaine après son début, l'Allemagne attaque la Pologne. Celle-ci, la France et le Royaume-Uni refusent de jouer contre les Allemands. Les organisateurs décident d'annuler ces matchs et de donner le résultat 2-2.
D'autre part, ce tournoi est marqué par l'absence des USA, faute de financement. Enfin, c'est le dernier tournoi où participe José Raul Capablanca : il y brilla même puisqu'il remporta la médaille d'or au premier échiquier. Vainqueur douze ans plus tôt du Cubain, Alexandre Alekhine sortit même de la salle pour ne pas voir le triomphe de son ennemi juré.
Ensuite le tournoi change de formule : avec le nombre de participants en hausse (27 pays), un tournoi toutes rondes n'est plus possible. On décide alors de diviser les équipes en 4 poules : les 4 premiers joueront la finale A, les autres la finale B.
L'Histoire n'a pas manqué d'ironie : l'Allemagne l'emporte devant la Pologne et l'Estonie. Quelques jours plus tard, la Pologne finit d'agoniser sous les bombes allemandes, puis soviétiques. L'Estonie, elle, est envahie et annexée en 1940 par l'URSS, avec l'accord des Allemands.
1950-1978. L'écrasante domination soviétique.
La Seconde Guerre mondiale passée, il faut relancer les Olympiades (car tel est le nom du tournoi). Dubrovnik accueille la première édition d'après-guerre en 1950. Mais l'URSS n'y participe pas : elle boycotte l'épreuve organisée par le pays du traître Tito. La Yougoslavie l'emporte devant l'Argentine et l'Allemagne de l'Ouest.
| La "Dream Team" soviétique aux Olympiades d'Amsterdam en 1954. De gauche à droite : Alexandre Kotov, Efim Geller, Vassily Smyslov, David Bronstein, Mikhaïl Botvinnik et le capitaine Igor Bondarevsky. En plus de leur victoire collective, ils remportèrent 3 médailles d'or individuelle (Botvinnik, Kérès, Geller), une en argent (Smyslov) et une en bronze (Bronstein). L'équipe marqua 79% des points possibles. |
C'est 1952 que l'URSS participe pour la première fois aux Olympiades. Pourtant, le champion du monde Botvinnik n'est pas dans la sélection pour Helsinki mais l'équipe formée de Bronstein, Smyslov, Kérès, Boleslavsky, Kotov et Geller, domine la compétition. D'ailleurs entre 1952 et 1974, l'URSS remporte toutes les épreuves, avec à la fois le champion du monde qui participe. Et les victoires sont souvent larges (le décompte se fait en totalisant les points marqués sur les échiquiers et pas sur les résultats de chaque match). Dans les années 1950, l'Argentine et la Yougoslavie figurent le plus souvent sur le podium. Dans les années 1960, on y voit apparaître les USA de Bobby Fischer (quand celui-ci joue), ainsi que la Yougoslavie et la Hongrie.
Quelques faits notables : Moscou accueille l'édition de 1956, les deux Allemagne celles de 1958 et 1960 (Münich et Leipzig) . En 1962 à Varna, Botvinnik et Fischer s'affrontent pour la seule fois de leur carrière. L'Olympiade de 1966 se déroule à La Havane. La passion des 64 cases de Che Guevara a poussé l'île à postuler. Certains disent que c'était la meilleure olympiade jamais organisée.
L'écart se resserre peu à peu entre l'URSS et ses poursuivants. En 1968, l'URSS perd son premier match de la finale A contre la Hongrie. Elle finit par redresser la situation mais ce n'est que dans les 3 dernières rondes (sur 15) que les Soviétiques ont fait la différence. La Hongrie de Portisch fait toujours de la résistance à Siegen en 1970, avec la Yougoslavie. Les USA de Fischer (battu par Spassky) sont 4e. En 1972, à Skopje, sans Spassky (le tournoi commence deux semaines après la fin de son match contre Fischer), l'URSS ne se sauve qu'à la dernière ronde : avec 0.5 point d'avance sur les Magyars, ils ne s'en sortent que par une victoire sur la Roumanie pendant que la Hongrie concède le match nul à la RFA. Fait notable dans ce tournoi : Tigran Petrossian perd son unique partie dans une olympiade contre Robert Hübner ... au temps !
| Boris Spassky contre Bobby Fischer lors du match URSS-USA aux Olympiades de Siegen 1970. |
Enfin. 50 ans après le premier tournoi des nations, la France organise les Olympiades à Nice. Beaucoup d'efforts pour convaincre et organiser la compétition. Mais les problèmes d'aération du palais des expositions, de luminosité, des erreurs de calcul pour l'attribution des médailles, ont gâché l'image de l'organisation. L'URSS du jeune Anatoli Karpov (12/14 au premier échiquier), flanqué de trois champions du monde (Spassky, Petrossian et Tal) pulvérise la concurrence (71 points marqués sur 88 parties jouées).
75 pays participaient à Nice (un record). Il devenait de plus en plus difficile d'organiser le tournoi dans le schéma d'un tournoi préliminaire et d'une série de finales de classement. Après Nice, on décide de faire du tournoi un open.
Depuis 1957, les Olympiades féminines sont officiellement organisées. Elles n'ont lieu en même temps que les hommes qu'à partir de 1972. L'URSS domine largement les épreuves.
Haïfa organise l'édition de 1976; 12 ans après Tel Aviv. L'URSS, les pays communistes d'Europe de l'Est (sauf la Yougoslavie évidemment) et les pays arabes boycottent l'édition, réduite à 48 pays. Une contre-olympiade a lieu à Tripoli en Libye. En Israël, l'absence de l'URSS a donné lieu à un tournoi à suspens. On a cru que les Pays-Bas du jeune Timman pouvaient l'emporter ; mais la remontée des USA et de l'Angleterre (dont la jeune génération autour de Miles émerge) propose un suspens fou avant la dernière ronde : les Pays-Bas et les USA (33,5) ont un demi-point d'avance sur les Anglais. Opposés favorablement aux Gallois, les Etats-Unis remportent le tournoi devant les Néerlandais et les Anglais, 39 ans après leur dernier sacre.
1978-1986. L'Empire ébranlé.
En 1978, Buenos Aires accueille les Olympiades, 39 ans après les précédentes, et quelques mois après la Coupe du monde de football. Sans Karpov (qui sort de son championnat du monde contre Kortchnoi, qui lui joue pour la Suisse), l'exploit se produit. L'URSS ne gagne pas. Elle est devancée par la Hongrie (malgré sa victoire contre elle), payant des résultats décevants. Un fait notable : la Chine participe pour la première fois aux Olympiades et Liu écrase le GMI néerlandais Donner en 20 coups.
Deux ans plus tard, à La Valette (Malte), l'URSS est flanquée de Karpov et d'un jeune remplaçant, nommé Garri Kasparov. Les deux sont ceux qui ont le plus joué pour l'URSS. L'apport des deux a été décisive pour la victoire soviétique mais ce succès, retrouvé, s'est décidé ... au départage ! A égalité avec la Hongrie, les Soviétiques ne l'emportent qu'en profitant de la victoire de la Grèce contre l'Ecosse (sous les yeux de Tal et Geller qui retenaient leurs larmes de joie). Certains disent que les Soviétiques (dont Kasparov) auraient aidé les Grecs pendant l'ajournement (les parties étaient interrompues puis reprises le soir même).
Les deux olympiades suivantes (Lucerne 1982 et Thessalonique 1984) ont été beaucoup moins difficiles pour les Soviétiques. Pourtant en 1984, les deux K manquaient à l'appel pour cause de match interminable. Un autre champion du monde a changé de pays : Boris Spassky. Il joue pour la France et il conduit l'équipe à une 7e place historique, résultat une fois égalé mais jamais amélioré.
| Victor Kortchnoi (Suisse) face à Garri Kasparov (URSS) promu au 1er échiquier en l'absence de Karpov, lors du match Suisse-URSS pendant les Olympiades de Lucerne en 1982. Il en résulte une partie complètement folle, gagnée par le Soviétique. |
En 1986, les deux K sont là, quelques semaines après leur championnat du monde. A Dubaï, Israël est privée de visa et plusieurs GMI occidentaux boycottent en retour. L'affaire n'est pas du tout une partie de plaisir pour l'URSS : Kasparov perd contre Seïrawan et entraîne la défaite de l'URSS contre les USA (la seule dans l'histoire des Olympiades), Karpov perd contre le Yougoslave Ljubojevic. Un URSS-Angleterre se termine par un 2-2 : mais on retient les deux victoires en 25 coups des Anglais contre Sokolov et Vaganian (finaliste et quart de finaliste des candidats). Les Anglais étaient irrésistibles jusqu'à leur déroute contre l'Espagne. Puis les USA prennent la tête avant la dernière ronde (36,5 devant l'URSS 36 et l'Angleterre 35,5).
La dernière ronde est dramatique et polémique. Les USA sont accrochés par la Bulgarie (2-2) et laissent passer leur chance de victoire. Les Anglais écrasent le Brésil 4-0. Ils remportent le tournoi si l'URSS ne fait pas le même score contre la Pologne (le départage leur est favorable). Contre la Pologne, Kasparov joue le Gambit Benkö avec les Noirs et Youssoupov la défense hollandaise. C'est 4-0 avec un soupçon de défaite "volontaire" des Polonais, bien moins forts cependant. Ainsi l'URSS des deux K, soudés pour une fois, a failli perdre le tournoi. Notons aussi la 7e place de la Chine, qui n'a affronté aucune des équipes la devançant.
Deux ans plus tard, en 1988, l'URSS n'a pas laissé le suspens envahir la salle de Thessalonique. L'Angleterre reste deuxième mais les Pays-Bas ont pris la place des USA. La sensation est venue du tournoi féminin. Depuis sa création, l'Olympiade féminine est dominée par l'URSS. Mais cette année, la famille Polgar réussit le coup de force : avec la benjamine Judit, qui n'a laissé qu'une nulle, les Hongroises ont brisé la suprématie soviétique (et géorgienne), qu'elles ont confirmé deux ans plus tard à Novi Sad. Cette même année, l'URSS a confirmé sa mainmise. Mais c'est aussi la dernière participation d'Anatoli Karpov.
Depuis 1992.
L'URSS disparaît en 1991. L'immense réservoir des grands-maîtres, de joueurs inconnus et sous-classés se répartit sur l'ensemble des républiques de l'ex-Etat. La Russie a repris l'héritage et les succès. Emmenée par Kasparov, elle s'impose sans discontinuer entre 1992 et 2002, année où l'Ogre de Bakou participe pour la dernière fois. Derrière, les Etats-Unis montent sur le podium mais on retrouve surtout l'Ukraine, l'Arménie. En 1992, l'Ouzbékistan termine deuxième à la surprise générale et la Bosnie est deuxième en 1994 !
La domination russe prend fin avec le retrait de Kasparov. Même la présence de Kramnik ne suffit pas à gagner la compétition, bien qu'elle reste placée. L'Ukraine gagne en 2004 et 2010 (en Russie), l'Arménie triomphe en 2006,2008 et 2012. La France continue d'avoir des classements honorables mais décevants. En 2010, elle jouait la victoire contre l'Ukraine ! Mais le manque de cohésion dans certaines éditions (en 1998 surtout) et l'absence d'un "buteur" ont souvent pénalisé les Bleus. D'autre part, le règlement évolue : désormais le classement s'établit à partir du résultat du match et non plus en comptant les points de partie.
Le développement et la mondialisation des échecs a fait apparaître de nouvelles nations, qui ont formé de grands champions. Ce n'est qu'à partir des années 2010 que ces puissances émergentes bousculent l'ordre établi depuis des décennies. En 2014, la Chine remporte les Olympiades, 36 ans après sa première participation. Elle récidive en 2018. L'Inde, pourtant dotée de grands joueurs, a toujours eu du mal à confirmer : Vishy Anand n'a pas souvent participé aux Olympiades. Mais avec le relais pris par une génération née dans les années 2000, elle finit par s'imposer. En 2022, l'Inde 2 finit 3e de "son" Olympiade mais l'Inde l'emporte en 2024. L'Ouzbekistan a aussi formé sa formidable génération de champions : elle gagne à la grande surprise de beaucoup en 2022, et termine 3e en 2024. Elle accueille l'édition 2026 où elle sera favorite avec l'Inde. Quant aux USA, ils alignent une grosse équipe mais le succès n'arrive pas toujours : en 2016, ils s'imposent à Bakou mais terminent deuxième en 2018 et 2024. Pour cause de COVID, l'édition de 2020 a été annulée.
Concernant les féminines, l'affaire s'est réduite en une confrontation entre la Géorgie, la Russie et la Chine. Motrice des échecs soviétiques avec ses championnes du monde Chibourdanidze et Gaprindasvhili, la Géorgie (victoires en 1992,1994,1996 et 2008) a surfé d'abord sur cet héritage. Puis la Chine (de 1998 à 2004 puis en 2016 et 2018) a pris la main avec l'émergence de championnes comme Xie Jun (championne du monde en 1991). La Russie (de 2010 à 2014) est revenue en force dans les années 2000 ; elle n'était jamais partie mais elle a enfin triomphé. L'Ukraine (2006 et 2022) reste toujours au sommet avec les soeurs Muzychuk notamment. Enfin l'Inde qui compte de fortes joueuses, a réussi en 2024 -comme l'équipe mixte- à s'imposer.
| Le doublé pour l'Inde en 2024. L'équipe féminine et l'équipe mixte remportent les deux compétitions. |
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